Pour une intégration des humanités dans la formation des ingénieurs : Enjeux épistémologiques, pédagogiques et professionnels
13-14 nov. 2026 Agadir (Maroc)

Argumentaire

Face aux transformations profondes que connaît le monde globalisé (défis climatiques, transition numérique, nouvelles attentes sociétales, crises) l’ingénieur de demain ne peut se contenter de compétences strictement techniques. Cet appel à communications vise à interroger les modalités concrètes d’une intégration des humanités dans les formations d’ingénieurs. Il s’adresse aux chercheurs, praticiens, pédagogues et décideurs souhaitant contribuer à la réflexion sur la construction de profils hybrides, alliant rigueur scientifique et profondeur humaine.

1. Contexte : une société en transition, un monde en mutation

A l’image de plusieurs pays, le Maroc est engagé dans une dynamique de transformation structurelle : urbanisation accélérée, numérisation, réformes éducatives, enjeux de souveraineté énergétique et alimentaire, reconfiguration des rapports Nord-Sud.

Ces évolutions imposent un repositionnement stratégique de l’enseignement supérieur, en particulier des écoles d’ingénieurs. Il ne s’agit plus seulement de produire des techniciens hautement qualifiés, mais de former des citoyens capables de penser la complexité, d’agir avec responsabilité et de dialoguer avec les autres disciplines et les autres cultures.

Les grands défis de notre époque (changement climatique, transition numérique, intelligence artificielle, pandémies, conflits géopolitiques) exigent des compétences transversales, systémiques et critiques. Par ricochet, la formation des ingénieurs ne peut plus se limiter à la seule maîtrise des sciences et des technologies. Dès lors, les humanités (philosophie, histoire, sociologie, psychologie, communication, éthique, arts) apparaissent comme des leviers indispensables.

Cette vision rejoint les analyses de Martha Nussbaum (2010), qui défend l’idée que les démocraties modernes ont besoin de professionnels formés aux humanités pour cultiver une pensée critique et une sensibilité éthique. Paul Ricoeur (1990) souligne également le rôle central de la conscience de soi et de l’imaginaire moral dans l’agir technique. Pierre Musso (2017) quant à lui, met en lumière la « religion industrielle » qui tend à évacuer toute réflexion sur le sens.

Plusieurs rapports internationaux –notamment ceux de la National Academy of Engineering (USA), de l’UNESCO, ou encore de l’OCDE– soulignent la nécessité de formations pluri/inter/transdisciplinaire pour les ingénieurs. La technologie ne peut être dissociée de ses impacts sociaux, culturels, environnementaux et éthiques.

2. L’ingénieur de demain : entre savoir, sens et responsabilité

L’ingénieur du XXIe siècle est un professionnel aux compétences multiples :

-Expert capable de maîtriser des technologies de pointe;

-Leader apte à gérer des équipes, des conflits et des projets transdisciplinaires;

-Citoyen critique sensible aux implications sociales et environnementales de ses choix;

-Passeur culturel entre innovation technologique et attentes humaines.

Dans cette pluralité de rôles, le besoin en compétences humaines est non seulement nécessaire mais vital. Les humanités, au sens large du terme, représentent une source indispensable peuvant l'assouvir : capacité d’écoute, reformulation, argumentation, mise en perspective historique, décentrement culturel, expression sociale... sont là quelques éléments que la formation se doit de prendre en considération. 

Parmi les retombées attendues de l'intégration de ces dimensions, nous pouvons énumérer -sans être exhaustifs- les répercussions suivantes :

-Penser globalement et agir localement : l’histoire, la sociologie ou la géopolitique permettent de replacer les innovations techniques et technologiques dans leur contexte.

-Esprit critique et créativité : la philosophie, la littérature ou l’art forment à questionner les évidences, à s’émerveiller devant les phénomènes, à imaginer autrement, à innover en pensant hors des cadres strictement techniques.

-Conscience éthique et responsabilité sociale : face aux défis de l’IA, du clonage, de la surveillance ou des biotechnologies, les humanités sont censées donner des repères pour une action responsable.

-Communication, leadership et travail en équipe : la maîtrise du discours, la gestion des conflits, la compréhension interculturelle sont désormais des compétences aussi stratégiques que les compétences techniques.

3. Humanités et ingénierie : une complémentarité féconde

Les humanités (philosophie, histoire, sociologie, arts, littérature…) ne doivent pas être conçues comme des ajouts périphériques, mais comme des leviers structurants du raisonnement, de l’anticipation, de la créativité et de la réflexivité.

John Dewey, dès 1916, défendait une pédagogie du sens, fondée sur l’expérience et le lien entre savoirs et citoyenneté. Aujourd’hui, Bruno Latour (2017) appelle à « atterrir », c’est-à-dire à reconnecter les savoirs techniques aux réalités sociales et écologiques et Roland Gori (2013, 2022) met en garde contre une transposition de nos sociétés de sociétés aux savoirs narratifs et à des sociétés aux savoirs non narratifs, c’est-à-dire des chiffres.

En d'autres termes, les apports concrets des humanités peuvent couvrir :

-Une pensée systémique pour aborder les enjeux complexes,

-Une compréhension des cadres sociaux dans lesquels s’insèrent les innovations,

-Une éthique de la discussion et du désaccord,

-Une esthétique de la conception, à travers l’ouverture aux arts et à la sensibilité.

 4. Modalités d’intégration : pour une pédagogie interdisciplinaire

Plusieurs dispositifs sont envisageables pour articuler humanités et formations d’ingénieur :

-Modules obligatoires dans le tronc commun : éthique, communication, histoire des sciences.

-Mineures ou certificats dans des domaines en SHS (sciences humaines et sociales).

-Projets tutorés sur des enjeux socio-techniques.

-Ateliers théâtre, arts visuels, musique pour développer la créativité et la conscience de soi.

-Simulations de crise, théâtre-forum, débats citoyens, comme dispositifs de formation à la complexité.

-Stages hors secteur technique : milieu associatif, culturel, éducatif, etc.

Les exemples du MIT (Humanities, Arts and Social Sciences), de Polytechnique Montréal, ou encore de l’ESSEC en France montrent la faisabilité de tels parcours, à condition de les contextualiser aux réalités marocaines.

 

Références bibliographiques

-Académie des technologies. Ingénieurs et Humanités, Rapport, 2020.

-Commission Spéciale sur le Modèle de Développement. Nouveau Modèle de Développement du Maroc, 2021.

-Dewey, John, Democracy and Education, Macmillan, 1916.

-Durance, Philippe et Morvan, Michel (dir.), Ingénieurs et Société, Presses des Mines, 2018.

-Gori, Roland, La fabrique de nos servitudes, Les Liens qui Libèrent, 2022.

-Gori, Roland, La fabrique des imposteurs, Les Liens Qui Libèrent, 2013.

-Grazia Scrafo Ghellab, Etre ingénieur au Maroc, Diplômes et pouvoir, Karthala, 2023

-Latour, Bruno, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. La Découverte, 2017. 

-Musso, Pierre, La Religion industrielle, Monastère, manufacture, usine. Une généalogie de l’entreprise, Fayard, 2017.

-Nussbaum, Martha, Not for Profit: Why Democracy Needs the Humanities, Princeton University Press, 2010.

-Ricoeur, Paul, Soi-même comme un autre. Seuil, 1990.

 

 
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